Jeudi 15 mai 2008, j'étais invité en tant qu'intervenant à participer à une table ronde organisée par des étudiants en 2ème année de licence Science Politique à l'Université Lumière Lyon 2.
Préparée depuis des semaines par les étudiants, le thème de cette table ronde ouverte au public portait sur "La presse écrite et son évolution". Un débat dont la finalité était d'informer ces derniers sur l'évolution du métier de journaliste à travers la notion de presse écrite et les nouvelles opportunités de production et de publication de contenu.
Parmi les intervenants venus relater leur expérience et apporter leur contribution sur le sujet, Jacques Eloi (Rédacteur en Chef du Service des Sports du Progrès) , Olivier Bertrand (Correspondant de Libération à Lyon), Alexandre Buisine (Délégué Régional du Syndicat National des Journalistes), Raphaël Ruffier (Rédacteur en Chef de Lyon Capitale) et GreBlog MonGrenoble.
Evocation du métier de journaliste dans la presse écrite
En début de séance, les étudiants découvrent le parcours professionnel des journalistes présents. Premier point, la plupart n'ont pas intégré une école de journalisme pour devenir journaliste. "J'anime une équipe de 17 journalistes à Lyon, de 34 journalistes pour le titre Progrès sur le sport (...) je me suis formé sur le tas pour en arriver là (...) le journalisme a ceci de merveilleux pour être une activité intellectuelle permettant de s'épanouir sans avoir forcement suivi un cursus universitaire extraordinaire" souligne Jacques Eloi.
Olivier Bertrand évoque au départ son attirance du métier pour l'écriture et exprime un changement de cap. "Je suis resté dans ce métier parce que j'ai très vite compris que la principale qualité n'était pas l'écriture mais d'être compris, d'avoir la capacité d'aller chercher les informations, à les vérifier et à ne pas trop se tromper (...) Çà oblige en permanence, comme toi avec ton blog, et comme nous tous, à comprendre des situations, à découvrir énormément de chose, à côtoyer beaucoup de gens, à passer du temps à découvrir le fonctionnement de cette société et c'est la curiosité pour l'essentiel". "Ce qui me plaît, c'est cette adrénaline, le fait de devoir rendre la copie en cinq minutes" ajoute le Rédacteur en Chef du Service des Sports du Progrès. Pour le correspondant de Libération, il est indispensable qu'un journaliste lise les journaux quotidiennement pour s'informer.
Evolution du métier de journaliste dans la presse écrite
Raphaël Ruffier rappelle une des constantes de la profession. "En 15 ans, le nombre de métiers entre le journaliste et le lecteur s'est considérablement réduit (...) Tous ces métiers se sont simplifiés, se sont informatisés, les coûts de fabrication ont été également réduits (...) ça arrive maintenant avec le blogueur, où il n'y a plus personne entre lui et son lecteur, même maintenant dans certains journaux". Face à cette réduction, Jacques Eloi rappelle qu'au Progrès il n'y a pas de correcteur "Chez nous, je ne peux pas admettre malgré tout qu'un journaliste écrive son papier et qu'il puisse partir sans qu'il y ait eu derrière un autre regard ou une autre lecture". Olivier Bertrand ajoute "Plus on raccourcie la chaîne entre le lecteur et le journaliste, plus on perd des emplois, plus on réduit les niveaux de lecture, on perd énormément en niveau de vérification de l'information".
Alexandre Buisine, Délégué Régional du SNJ, revient sur la notion de presse écrite. A demi-mot, il estime pour sa part que l'exercice du métier de journaliste diverge en fonction du support de diffusion choisi et évoque les différences de formats et de modes d'expression. "La notion d'écriture n'est pas du tout la même entre la radio, la télévision et l'Internet (...) On peut pas dire que c'est superficiel mais c'est pas le support papier et sur le papier, on a une autre façon de concevoir la presse et l'exercice du métier". Pas convaincu par cette opinion, Raphaël Ruffier estime que "le tuyau" n'est pas plus important que le contenu et qu'il existe une réelle qualité de contenu sur de nombreux supports. "Sur le papier, les choses sont figés, on ne peut plus revenir sur le contenu (…) avec Internet, on est dans une logique de flux, en permanence, il faut alimenter, ça nous amène sur un métier complètement différent où on demande à des journalistes de tous faire" argumente le correspondant de Libération.
Les difficultés et enjeux de la presse écrite
En France, la courbe des quotidiens nationaux ou régionaux baisse depuis de nombreuses années. Les journalistes présents évoquent ce constat lié à des raisons à la fois historique, structurelle, culturelle et de distribution dans notre pays.
Le prix d'un journal est important aux yeux du lecteur. Quand un journal se met à gagner un peu d'argent, l'un des intervenant estime qu'il faudrait apprendre à baisser le prix du journal pour tenter de reconquérir des lecteurs. Un prix acceptable sur lequel les lecteurs ne se posent plus la question sur la qualité du contenu du journal sachant que peu d'entres eux lisent entièrement un quotidien. Pour le Rédacteur en Chef de Lyon Capitale, la pluralité des titres en vente sur le territoire (près de 2000 en distribution) tue progressivement les grands nationaux. "En Irlande, tout se concentre sur les mêmes titres, ce qui fait qu'on achète un pavé avec à l'intérieur, un Libé, un Télérama, un féminin, un hippique, un news, ce qui leur permet d'avoir des rédactions plus importantes et des rentabilités plus fortes" estime Raphaël Ruffier.
Historiquement, le fondateur d'un journal imprime sa marque, souhaite passer des messages, créer de la valeur ajoutée en terme de contenu. Le rachat d'un journal par un industriel n'est pas systématiquement synonyme de rentabilité puisqu'il s'agit surtout d'image et d'influence. Dans ces circonstance, un journal tente simplement de ne pas perdre l'essentiel de ces ingrédients une fois porté sur le web.
L'un des objectifs actuels de la presse traditionnelle est d'occuper le terrain de la concurrence, du marché publicitaire sur le web, d'affirmer ou de conforter son image auprès de nouveaux lecteurs sur la toile. Un objectif affiché pour de nombreux "gratuits". L'attrait commerciale devient intéressant à partir du moment ou ses sites portés sont très lus et très visités, ce qui est loin d'être le cas pour de nombreux quotidiens ou hebdomadaires en ligne. La stratégie amène parfois la presse écrite à perdre substantiellement une part de qualité de son contenu.
La volonté de défendre ses prérogatives, sa marque et son territoire
Faire valoir la plus-value d'une équipe rédactionnelle forte sur des supports différents est l'un des buts recherchés de la profession et des rédactions. A quelques exceptions près, l'économie traditionnelle de la presse écrite n'est plus viable. "Le Net est certainement l'endroit où l'on va pouvoir réinventer une économie (...) En attendant, le Net est en train de nous cannibaliser (...) Le gros enjeu pour le journaliste est de savoir quelle qualité de contenu on va pouvoir maintenir sur le web (...) Le piège, moins de journalistes, moins de temps, moins bien payés (...) Si nous on vient sur la toile, c'est pour faire le même métier" déclare le journaliste de Libération.
Ce climat relativement tendu et ses interrogations sur l'avenir incitent les journalistes à rappeler de manière récurrente avec un brin de nostalgie les fondamentaux de leur métier sur lesquels ils s'appuient pour justifier de la crédibilité, de la véracité et de la pertinence de leur production de contenu d'information.
De mon côté, lorsque je suis sur le terrain pour GreBlog, je tends mon médiaphone à l'interlocuteur pour l'enregistrer ou noter ses propos, lui pose des questions au même titre que le journaliste qui prend également des notes sur son calepin, le journaliste de radio qui "fait un son" ou le reporter TV qui pose son trépied pour supporter sa caméra en action. De retour à sa rédaction, le journaliste synthétise, recoupe et vérifient d'autres informations qui viennent au besoin compléter son sujet, le traite jusqu'à la publication autorisée par sa rédaction. De retour chez moi, il me semble que je fais la même chose, hormis le fait que je cumule seul toutes ces tâches et que je n'ai pas de personnel de rédaction au dessus de moi.
Dans ces circonstances, en dehors du support de diffusion, seul le type, la manière de traiter l'information ou le rythme choisi pour la produire est différent.
Pourtant, le journaliste a souvent le besoin d'exprimer déontologiquement sa différence avec le blogueur local. Défendre sa profession et son métier et une bonne chose : marquer régulièrement une distance avec les blogueurs locaux n'est pas une solution en soi.
Les uns exercent un métier, les autres une passion. Les uns ont parfois peur de perdre leur job à l'avenir, les autres montent des projets qui les motivent, animent des communautés, rêvent parfois d'être rémunéré pour ce qu'ils entreprennent et se projettent aisément dans l'avenir.
Avec l'évolution des nouvelles technologies, les nouvelles méthodes de publication de contenu et l'affirmation des difficultés chroniques évoquées qui malheureusement, rongent les entrailles de ce très beau métier qu'est le journalisme... viendra bien un jour où les uns comprendront que les médias traditionnels et les créateurs de contenus, de journaux en ligne participatifs ou de carnets de bord locaux ne sont pas antagonistes.
La presse écrite est indispensable. Elle ne doit pas disparaitre, bien au contraire. Seulement de nos jours, le journalisme traditionnelle à toute sa place, mais seulement... sa place !
Nous sommes tout simplement complémentaires. Reste à le faire comprendre.